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'De Pelgrim', art et quête de sens dans un monde désenchanté

Derniers jours pour 'De Pelgrim' au cabinet des estampes du KMSKA. Jusqu’au 3 septembre, vous pouvez visiter l’exposition surprenante dans le cadre du festival urbain Barokke Influencers. Nous voyageons vers 1924. Cet article a été publié précédemment dans le magazine du musée ZAAL Z.
Une caractéristique souvent sous-estimée de l’avant-garde historique est sa dimension parfois métaphysique ou religieuse. Celle-ci existe bel et bien. Dans un monde où une modernité de plus en plus envahissante s’impose, quelques artistes flamands fondent en 1924 l’association catholique d’artistes De Pelgrim.
Par les co-commissaires Ewald Peters et Dennis Van Mol (Walden Art Stories)

Les fondateurs de De Pelgrim – l’écrivain et peintre Felix Timmermans, l’architecte Flor Van Reeth et l’écrivain Ernest Van der Hallen – aspirent à un approfondissement contemporain de leur vie de foi chrétienne. Au cours de sa brève existence, De Pelgrim rassemblera de nombreux artistes de Belgique et de l’étranger. Ils cherchent à concilier la contrainte du nouveau avec une quête intérieure de sens et d’identité.

Affluence populaire

Près d’un siècle après sa fondation, De Pelgrim ne fait encore sonner que peu de cloches, mais entre les deux guerres, nombre des artistes impliqués jouent un rôle important dans le débat intellectuel et artistique. Selon Adriaan Gonnissen, conservateur d’art moderne au KMSKA, les institutions muséales se sont surtout penchées, ces dernières décennies, sur l’histoire de la genèse des mouvements d’avant-garde : « Ce faisant, elles ont perdu de vue l’importance historique de certaines “arrière-gardes” – comme De Pelgrim en est une. L’avant-garde des années vingt, par exemple, était en réalité une tempête dans un verre d’eau, une expérimentation menée par une petite avant-garde. Ces expérimentations radicales de la couleur et de la forme ont été cruciales pour le développement de l’art du XXe siècle, mais n’ont alors provoqué aucune affluence populaire. Les deux expositions De Pelgrim à Anvers en 1927 et 1930, en revanche, l’ont bel et bien fait. »

Baroque historique, moderne et contemporain

La force de conviction et la manière dont De Pelgrim a thématisé le champ de tension entre tradition et renouveau artistiques et religieux rappellent une période antérieure de l’histoire de l’art : le baroque. L’exposition consacrée à De Pelgrim s’inscrit en effet dans le cadre du festival urbain Barokke Influencers. L’intendant Harold Polis : « Barokke Influencers est un festival urbain anversois qui souhaite inciter les visiteurs à réfléchir à l’héritage intellectuel et matériel de l’ordre des jésuites. Afin de convaincre leur public de leurs convictions religieuses et de leur engagement social, ceux-ci ont développé
une culture visuelle unique, une stratégie qui s’est révélée particulièrement efficace. Trois expositions consacrées au baroque historique, moderne et contemporain sont au cœur du festival. »

Pour le volet historique, trois institutions anversoises unissent leurs forces. Au Museum Snijders& Rockoxhuis, à l’église Saint-Charles-Borromée et à la salle Nottebohm de la Bibliothèque patrimoniale Hendrik Conscience, plus de quarante chefs-d’œuvre nationaux et internationaux de Peter Paul Rubens, Jacob de Wit et Daniël Seghers illustrent l’art de la persuasion au XVIIe siècle. Mais Barokke Influencers souhaite regarder au-delà du XVIIe siècle. Polis : « C’est ainsi que, pour le XXe siècle, nous sommes arrivés à De Pelgrim : le mouvement émerge à un moment historique clé, peu après la Première Guerre mondiale, lorsque de nombreuses personnes sont en quête de sens et qu’un nouveau langage visuel est mobilisé de manière stratégique pour continuer à les imprégner d’un projet de sens plus large. Cerise sur le gâteau, le Havenhuis servira d’espace de rencontre contemporain où l’on réfléchira à l’importance de la tradition et du renouveau artistiques dans notre société superdiverse. Ces trois expositions sont étayées et entrelacées par un programme d’accompagnement comprenant des promenades urbaines et des conférences. »

De Pelgrim relie, tant sur le plan historique qu’esthétique, les deux mondes au sein de ce musée.
Adriaan Gonnissen

Tradition et modernité

Le choix de raconter "l’histoire baroque moderne" de De Pelgrim au Cabinet des estampes du KMSKA n’est pas anodin. Gonnissen : « De Pelgrim relie, tant sur le plan historique qu’esthétique, les deux mondes au sein de ce musée. L’exposition constitue à cet égard un magnifique lien entre l’ancienne et la nouvelle partie, entre l’iconographie de Rubens et le langage visuel des modernes du XXe siècle. Le champ de tension entre tradition et renouveau est propre à De Pelgrim. Cela se visualise dans l’expo, entre autres, par des représentations de mystiques et de saints comme Ruusbroec et François, qui inspirent le plus les membres de De Pelgrim dans leur voyage intérieur. Des représentations sages, presque académiques de ces figures se confrontent à des évocations dans un langage visuel fortement influencé par l’usage des formes et des couleurs des courants avant-gardistes du début du XXe siècle. »

En outre, les figures clés du mouvement de renouveau catholique sont bien sûr mises en lumière, parmi lesquelles Eugeen Yoors, Felix Timmermans, Herman Deckers, Dirk Vansina et Albert Servaes. Les participants internationaux tels que Jan Toorop, Frederik van Eeden et Tone Kralj sont également abordés, tout comme Paul Joostens et Prosper De Troyer, des avant-gardistes que l’on n’attendrait pas forcément dans une association catholique d’artistes, car ils ne séparaient pas strictement le religieux et le profane. Ou, pour reprendre Van Ostaijen : pour eux, même le diable pouvait être un chemin vers Dieu. Une attention particulière est accordée à l’architecture moderniste de De Pelgrim, avec des architectes tels que Flor Van Reeth, Jef Huygh et Huib Hoste. Certains de leurs projets architecturaux ambitieux sont en réalité de magnifiques exemples de Gesamtkunst, des projets où architectes, peintres, sculpteurs, designers et verriers unissent leurs forces pour réaliser une sorte d’art total.

Huib Hoste, vers 1922, encre sur papier calque, 95,8 x 60,3 cm, Archives universitaires KU Leuven

Zonnebeke, façade ouest, dessin de présentation - Huib Hoste, vers 1922, encre sur papier calque, 95,8 x 60,3 cm, Archives universitaires KU Leuven

Paul Joostens, 1937, collage sur papier, 29,4 x 22,1 cm, Mu.Zee, Ostende

Le ciel est à nous, Le Royaume des choses inutiles - Paul Joostens, 1937, collage sur papier, 29,4 x 22,1 cm, Mu.Zee, Ostende

Art communautaire

Le terme "Gesamtkunst" pourrait être qualifié de mot à la mode des courants avant-gardistes radicaux des années vingt et trente du siècle dernier, mais il apparaît également dans le contexte de De Pelgrim. L’avant-garde historique excelle surtout, à cette époque, dans les discussions théoriques. Celles-ci portent sur la manière dont le nouvel art peut contribuer au nouveau monde qui surgira des ruines de la Première Guerre mondiale. La figure de Jozef Peeters, le constructiviste anversois fortement influencé par l’abstraction poussée de De Stijl, illustre bien cela. Peeters tente, dans la première moitié des années vingt, de préciser à plusieurs reprises sa définition de l’art communautaire. Grâce à leur foi partagée, les membres de De Pelgrim ressentent moins le besoin d’une définition. Leur récit est a priori ancré. Dans un monde désenchanté où les certitudes sociales, économiques et culturelles sont mises sous pression, beaucoup ne peuvent dissocier les nombreux défis d’une peur fondamentale du déclin. C’est précisément cette peur du vide spirituel et de la perte d’identité que les Pelgrims cherchent à conjurer avec un récit commun reconnaissable : ils relient leur foi catholique traditionnelle à leur pratique artistique contemporaine. Pour la construction d’une église ou d’une école, il suffit, à partir de leur foi, de collaborer intensément pour réaliser de l’art communautaire.

Cet article a été publié précédemment dans ZAAL Z 44.

De Pelgrim
27 mai 2023 – 3 septembre 2023

De Pelgrim

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