Couples dans les arts

PAR SISKA BEELE
On peut difficilement imaginer quelque chose de plus beau : partager une passion amoureuse tout en partageant une passion pour l’art. Un couple d’artistes qui vit et travaille en harmonie, s’inspirant et se soutenant mutuellement. Mais ce n’est pas toujours le cas. Les relations entre couples d’artistes sont souvent intenses, parfois profondément tragiques, parfois orageuses ou vouées à l’échec. Les rôles stéréotypés et les rapports de pouvoir entre eux font obstacle. Ce qui reste, ce sont les inégalités, la jalousie et la frustration.
Virginie Demont-Breton & Adrien Demont
A match made in heaven
Virginie Breton (1859-1935) a grandi dans une famille d’artistes à Courrières, dans le nord de la France. Elle a appris son métier dans l’atelier de son père, Jules Breton, un peintre reconnu de scènes paysannes. C’est là qu’elle a rencontré Adrien Demont (1851-1928).
Elle avait à peine quatorze ans, lui vingt-et-un. Le fils d’un notaire de Douai avait interrompu ses études de droit pour se consacrer pleinement à la peinture. Émile Breton, l’oncle de Virginie, fut son maître. Ils eurent trois filles et Virginie continua à peindre. Sous le nom de Virginie Demont-Breton, elle construisit, tout comme son mari, sa propre carrière artistique.

Virginie Breton (g.) et Adrien Demont (d.), avec au centre le peintre Georges Maroniez, sur la plage de Wissant.
À partir de 1881, le couple passait ses étés à Wissant, un petit village de pêcheurs sur la Côte d’Opale. Plus tard, la famille s’y installa définitivement et fit construire une villa de style néo-égyptien : le Typhonium. Adrien fut fasciné par le paysage : il peignait le village, la mer, les dunes et les falaises de craie. Virginie, quant à elle, se laissait charmer par la vie quotidienne du village, les enfants sur la plage et les pêcheurs en mer.
Les peintres Adrien et Virginie formaient un couple d’artistes à la fois prospère et célébré. Ce couple est un exemple rare d’une relation artistique fondée sur l’égalité et l’admiration mutuelle, sans jalousie ni rivalité. Depuis cette position exceptionnellement privilégiée, Virginie milita pendant de nombreuses années pour une plus grande participation des femmes dans le monde de l’art dominé par les hommes.

Á l'eau! - Virginie Elodie Demont-Breton, KMSKA

La nuée - Adrien-Louis Demont, KMSKA
Louise Laridon & Emile Vloors
Un ménage à trois?
Cette histoire remarquable commence à l’Académie des Beaux-Arts d’Anvers, à la fin du XIXᵉ siècle, où Emile Vloors (1871-1952) rencontre les deux sœurs Laridon. Tandis qu’Emile se perfectionnait dans la grande peinture historique, Louise (1869-1943) suivait des cours auprès du paysagiste Pierre Van Havermaet. Les étudiantes n’avaient été admises à l’académie que depuis peu. Sa jeune sœur Lucie excellait également en dessin et en peinture. Emile, Louise et Lucie devinrent inséparables et restèrent proches pour le reste de leur vie.

Les sœurs Louise (d.) et Lucie (g.) jouant aux échecs dans l’appartement au-dessus de la Stadsfeestzaal, après 1918. - Photo provenant de la succession de l’artiste, collection privée, Anvers

Azalées - Louise Laridon, KMSKA
Vloors acquit rapidement une solide réputation dans la scène artistique conservatrice de la ville sur l’Escaut. Il était un peintre très sollicité pour ses portraits élégants et réalisa plusieurs compositions monumentales et décoratives pour des résidences privées ainsi que pour des bâtiments publics. Les sœurs préféraient les paysages, les natures mortes, les fleurs et les chats, de préférence au pastel ou à l’aquarelle et sur un petit format.
Bien qu’ils soient tous trois actifs en tant qu’artistes, Emile était la figure dominante, tandis que Louise et Lucie jouaient un rôle secondaire. Avant tout, elles étaient les grandes muses et modèles préférés de Vloors, même après qu’Emile ait finalement épousé Louise le 29 décembre 1914, pendant leur exil en Grande-Bretagne.
Valentine Prax & Ossip Zadkine
Pas de Musée Zadkine/Prax à Paris
Lorsqu’on lui demandait qui était le plus grand artiste vivant, Ossip Zadkine (1890‑1967) répondait invariablement : « Henry Moore et ma femme Valentine Prax. » Et il ajoutait : « Si elle avait été un homme, elle aurait accompli beaucoup plus. » Valentine (1899‑1981) et Ossip se rencontrèrent à Paris en 1918.
Elle était une jeune fille timide d’Algérie française, rêvant d’une vie d’artiste, lui un sculpteur russe extraverti et fier, capable de donner vie à des troncs d’arbre et à des blocs de pierre. Il l’introduisit dans l’effervescence de Montparnasse, où la classiquement formée Valentine découvrit la liberté de l’art moderne.

Valentine Prax et Ossip Zadkine

Torse de femme - Ossip Zadkine, KMSKA
Zadkine et Prax ont suivi chacun leur propre voie artistique, tout en respectant l’autre et son travail. Valentine exposait régulièrement et vendait ses toiles colorées et vivantes si bien qu’elle fut initialement le principal soutien financier. Mais Zadkine passait toujours en premier pour elle. Elle gérait les affaires, entretenait les contacts, lui permettait de longs voyages et lui pardonnait ses liaisons.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, Zadkine s’enfuit à New York. Valentine resta seule dans le Paris occupé, faisant tout son possible pour mettre à l’abri les sculptures « dégénérées » de son mari. Malade, malheureux et ruiné, Zadkine retourna auprès de Valentine à Paris. Pour leur héritage, le couple avait prévu un Musée Zadkine/Prax. Mais la ville de Paris en décida autrement : ce fut le Musée Zadkine.

Vision antique - Valentine Prax, KMSKA
Cet article est paru précédemment dans notre magazine du musée Zaal Z.



