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La restauration d'un chef-d'œuvre: 5 choses que vous ne saviez pas encore sur le Retable de la Guilde des menuisiers de Quentin Metsys

À partir du 14 janvier, le Retable de la Guilde des menuisiers, œuvre emblématique du peintre anversois Quentin Metsys, est présenté dans la salle Lijden (Souffrance).
À l’issue d’une restauration minutieuse menée sur cinq ans, ce chef-d’œuvre du XVIᵉ siècle a retrouvé tout son éclat, révélant au passage des découvertes fascinantes qui renouvellent notre compréhension de cette œuvre phare de la collection du KMSKA.

Quentin Metsys réalise ce chef-d’œuvre pour la guilde des menuisiers en 1511.
Le triptyque, destiné à orner leur retable dans l’église Notre-Dame, se compose d’un panneau central, de deux volets latéraux et de leurs revers, visibles uniquement lorsque le retable est fermé. Le panneau central représente le Christ après sa mort sur la croix, entouré de ses proches. Les volets latéraux et extérieurs sont ornés de Jean-Baptiste et de Jean l’Évangéliste, les saints patrons de la guilde. Malgré les troubles et les ravages du temps, l’œuvre a traversé les siècles grâce aux efforts déployés par de nombreuses personnes. 

1. Une œuvre singulière, une approche adaptée

Lorsque la restauration a débuté en 2021, il a été décidé d'aborder le projet par étapes. Ce choix répondait en partie à des contraintes pratiques, telles que l'agenda du musée, le budget disponible ou encore le déménagement de l'atelier de restauration. Il s'explique également par la structure même du retable : Quentin Metsys ayant lui-même travaillé de manière phasée, les différents panneaux présentent de subtiles variations stylistiques.

Ainsi, les panneaux latéraux se distinguent par un style plus flamboyant, proche de celui des maniéristes anversois du début du XVIᵉ siècle. Certains visages, particulièrement expressifs, s’inspirent par ailleurs de manière évidente des dessins de Léonard de Vinci. Le panneau central, quant à lui, se réfère davantage aux œuvres de Rogier van der Weyden du XVᵉ siècle. Il était donc logique que les restaurateurs travaillent de l’extérieur vers l’intérieur, afin de suivre pas à pas Metsys dans son processus de création.

La technique de Quentin Metsys offre une richesse d’observation considérable. Bien qu’il ait exercé son art plusieurs générations après Jan van Eyck, et que leurs méthodes diffèrent sur de nombreux points, restaurateurs et historiens de l’art reconnaissent chez l’un comme chez l’autre un degré de maîtrise comparable. La véritable force de Metsys réside dans sa capacité à produire une émotion retenue et à suggérer des effets de matière à l’aide de moyens volontairement réduits. Son approche se caractérise par une exécution rapide et une grande économie de matière, qualités souvent imperceptibles au premier regard. Cette virtuosité s’exprime tout particulièrement dans le traitement des visages - et plus encore des figures féminines - où sa touche révèle toute sa sensibilité picturale.

Archiefbeeld KMSKA

Quinten Massijs

Altaarstuk van het Schrijnwerkersambacht, voor restauratie - Quinten Massijs

2. Restaurer : une question de choix

L’analyse préliminaire menée avant la restauration a rapidement mis en lumière les difficultés rencontrées dans la conservation du retable au fil des siècles. Des documents et témoignages datant du XVIIᵉ siècle attestent d’un état de conservation déjà dégradé, suivi d’un nettoyage probablement trop agressif au cours des 150 années suivantes. Bien qu’aucune preuve concluante ne permette de l’affirmer, les restaurateurs ont constaté que les visages et les figures avaient subi des traitements excessifs. Cette intervention, probablement motivée par la volonté d’accroître la luminosité de l’œuvre, a néanmoins altéré la finesse du style pictural de Quentin Metsys.

À la fin du XIXᵉ siècle, la documentation relative au retable devient plus précise et cohérente, bien que les interventions concrètes restent limitées. Au cours du XXᵉ siècle, divers problèmes sont constatés, notamment une couche picturale fragilisée, des soulèvements de peinture et une accumulation de vernis jaunis. Le dernier traitement précédant la restauration récente s’est limité à des retouches mineures réalisées avec des matériaux réversibles, ainsi qu’à l’application d’une nouvelle couche de vernis. Une restauration approfondie s’avérait dès lors nécessaire.

3. Une œuvre à l’épreuve du temps

Le triptyque a traversé une histoire particulièrement tumultueuse. En 1533, il a survécu à un incendie survenu dans l’église Notre-Dame, avant d’échapper à la destruction lors de la Furie iconoclaste (« beeldenstorm »), trois décennies plus tard. Par la suite, l’œuvre a changé de propriétaires et de lieux à plusieurs reprises. La restauration récente permet aujourd’hui de retracer ce parcours complexe et d’approfondir notre compréhension de l’œuvre.

Les transformations apportées au retable illustrent de manière exemplaire son évolution au fil du temps. À l’origine, au début du XVIᵉ siècle, le retable présentait une partie supérieure aux contours ondulés, conforme aux usages de l’époque. Les travaux de restauration ont toutefois révélé l’ajout ultérieur d’un panneau supplémentaire, venant aplanir cette partie, probablement afin de conférer à l’ensemble un caractère plus séculier. Ce panneau, orné de blasons et d’éléments urbains, dont certains sont attribués à Michiel Coxcie, témoigne de cette transformation. Celle-ci coïncide avec le transfert de l’œuvre vers l’hôtel de ville d’Anvers, où la ville, sur les recommandations de Maarten de Vos, l’acquiert à un prix cinq fois supérieur à son coût initial. Cette acquisition permet de préserver le retable de la destruction durant la période calviniste, vers 1580.

Quelques années plus tard, le triptyque fait son retour à la cathédrale Notre-Dame. Deux siècles après l’occupation française, il rejoint l’ensemble d’œuvres qui formera l’actuelle collection du KMSKA. Malheureusement, la modification structurelle évoquée précédemment a causé des dommages irréversibles, entraînant la perte de la partie supérieure d’origine.'

Quinten Massijs

paneel, Altaarstuk van het Schrijnwerkersambacht - Quinten Massijs

Quinten Massijs

paneel, Altaarstuk van het Schrijnwerkersambacht - Quinten Massijs

4. Volets extérieurs de Metsys : une démarche inattendue

Les volets latéraux évoquent leur martyre, tandis que les volets extérieurs présentent des statues de Jean-Baptiste et de Jean l’Évangéliste, intégrées dans une niche. Réalisées en grisaille, ces œuvres sont peintes dans des nuances de gris et de brun, en camaïeu, une technique qui vise à simuler le relief sculpté et à créer un effet de trompe-l'œil. Par la subtilité de leur jeu d’ombres et de lumières, ces grisailles rattachent l’œuvre de Quentin Metsys à une tradition majeure, incarnée notamment par Jan van Eyck.

La restauration des volets extérieurs se limitait initialement à un nettoyage préventif et à l'application d'une nouvelle couche de vernis. Cependant, lors des travaux, il a été constaté que ces panneaux n'avaient pas bénéficié d'une intervention approfondie depuis au moins 150 ans. Cette négligence s'explique par le fait qu'à partir du XXe siècle, les retables étaient souvent exposés ouverts, entraînant l'oubli des revers de leurs volets. Pourtant, la conception du triptyque comme un objet statique contredit sa fonction originelle. Dans les Anciens Pays-Bas, ces retables étaient en réalité des objets mobiles, ouverts uniquement les dimanches et jours de fête, dans le cadre des rituels liturgiques.

5. Entre perfection et authenticité

Une autre découverte met en lumière la fonction originelle du retable: les restaurateurs ont identifié, au bas de la partie centrale, des traces laissées par des bougies allumées. Si ces marques peuvent être perçues comme des altérations, elles constituent également des témoins matériels de l’histoire de l’œuvre. Placés dans l’église, derrière l’autel, les retables étaient éclairés par des bougies, qui participaient à la création d’une atmosphère spécifique et conditionnaient leur mode de perception. Pourtant, parmi les historiens de l’art et les restaurateurs, la tendance de dissimuler ce type d’altérations demeure dominante. Pour le Retable de la Guilde des menuisiers, une approche intermédiaire a été privilégiée: les marques de flammes ont d’abord été documentées et photographiées, avant qu’une restauration réalisée avec des matériaux réversibles ne soit entreprise, garantissant que ces éléments ne soient pas effacés de manière définitive.

Ce dilemme, auquel le restaurateur est confronté, s’inscrit dans un débat plus large sur la présentation de l’art religieux, souvent perçu comme statique et réduit à sa seule dimension esthétique. L’invisibilité des volets extérieurs lorsque le retable est présenté ouvert illustre bien cette tendance. La restauration des œuvres invite ainsi à réfléchir à l’équilibre entre leur signification artistique et leur fonction liturgique, dans le cadre des politiques contemporaines de conservation et d’exposition. L’idée d’une structure mobile, capable de révéler l’œuvre dans toutes ses dimensions, mérite dès lors d’être envisagée pour l’avenir.

Souhaitez-vous approfondir votre découverte du Retable de la Guilde des menuisiers ? Une conférence animée par Samuel Mareel, conservateur des XVe et XVIe siècles, aura lieu le 3 février 2026 à 15 heures, à proximité de l’œuvre.

Curator talk - Samuel Mareel

Curator talk - Samuel Mareel

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