Le chien, miroir de l'homme : le réalisme de Joseph Stevens

par Cathérine Verleysen, conservatrice chargée des collections XVIIIe et XIXe siècles
Dans la salle Fauna (2.8), dédiée aux maîtres anciens, les visiteurs ont désormais l'opportunité d'explorer une collection d'animaux haute en couleur. À partir du XVIᵉ siècle, l’élargissement de l’horizon du monde connu suscite un intérêt croissant pour la flore et la faune, une fascination nouvelle qui trouve son écho dans l’art.
L'artiste belge Joseph Stevens (1816-1892) est reconnu comme l'un des peintres animaliers les plus influents et novateurs du XIXe siècle. Ses tableaux se distinguent par un réalisme saisissant, une forte charge émotionnelle et une vision profondément humaine du monde animal, en particulier des chiens. Ici, point de scènes idéalisées, mais des fragments de vie quotidienne, où les animaux semblent raconter leur propre histoire.
Un artiste issu d'un milieu artistique
Joseph Stevens naît à Bruxelles au sein d’une famille profondément ancrée dans le milieu artistique. Son père, collectionneur d’art, encourage ses fils à développer leurs talents et leurs aspirations créatives. Son frère aîné, Alfred Stevens, acquiert une renommée internationale grâce à ses scènes de genre élégantes, tandis que son frère cadet, Arthur Stevens, se distingue comme critique d’art et marchand. À la différence de ses frères, Joseph Stevens ne suit pas un parcours académique traditionnel. Bien qu’il ait brièvement fréquenté, en dilettante, l’Académie des Beaux-Arts de Bruxelles, il se forme principalement dans l’atelier de Louis Robbe, ancien élève d’Eugène Verboeckhoven. Héritier de cette tradition, Stevens s’imposera à son tour comme l’une des figures majeures de la peinture animalière belge au XIXe siècle.

Tantaluskwelling - Joseph Stevens

De Parijse sfinx - Alfred Stevens
Réalisme sans fioritures
Stevens compte parmi les pionniers du réalisme dans l’art belge, un courant qui privilégie la représentation de la réalité tangible et de la vie quotidienne, sans fioritures ni références mythologiques. Son style se caractérise par une palette de couleurs sobres, un jeu marqué d’ombre et de lumière, ainsi que par des compositions claires et dépouillées. Cette simplicité relève d’un choix délibéré : elle concentre toute l’attention sur l’animal et son environnement immédiat. Pourtant, les peintures de Stevens ne sont jamais froides ni distantes. Elles recèlent au contraire une dramatisation subtile, renforcée par les contrastes entre espoir et désespoir, confort et privation.
Le chien, personnage principal
Stevens développe très tôt une prédilection pour les scènes animalières et celles de la vie populaire. Alors que nombre de ses contemporains se consacrent à la peinture d’histoire ou aux portraits de l’élite, il choisit de descendre dans la rue. Il fréquente les marchés aux chiens et aux chevaux, les refuges animaliers et les cirques, où il observe des chiens souvent peu favorisés par la vie. Ces rencontres constituent le socle de son œuvre.
Les chiens occupent une place centrale dans l’œuvre de Stevens. Il ne les peint pas comme de simples éléments décoratifs, mais comme de véritables personnages, dotés d’un caractère propre et d’une vie émotionnelle. Chiens errants, chiens de garde ou compagnons fidèles apparaissent dans des situations du quotidien : se reposant devant une auberge, attendant leur maître, se disputant de la nourriture ou posant avec loyauté aux côtés d’une famille démunie. À travers ces scènes se reflètent des thématiques sociales telles que la pauvreté, la loyauté ou la lutte pour la survie. Le chien y fonctionne souvent comme un miroir de l’être humain : vulnérable, combatif, résigné ou porteur d’espoir.
Maître en psychologie animale
Joseph Stevens fait ses débuts au Salon de Bruxelles en 1842, à l’âge de vingt-six ans. De son vivant, il connaît un succès considérable : il expose régulièrement en Belgique et en France et reçoit plusieurs distinctions pour ses réalisations artistiques. À Bruxelles, Stevens est connu comme un dandy, arpentant les rues de la ville et fréquentant des artistes et des intellectuels de premier plan. Parmi ses proches figure notamment Charles Baudelaire, qui admire son œuvre et lui rend hommage en 1869 dans le poème « Les Bons Chiens », publié dans Petits poèmes en prose.
Succès, reconnaissance et héritage
Joseph Stevens debuteerde op het Brusselse Salon van 1842, op 26-jarige leeftijd. Tijdens zijn leven kende hij aanzienlijk succes: hij exposeerde regelmatig in België en Frankrijk en ontving meerdere medailles voor zijn artistieke prestaties. In Brussel stond hij bekend als een dandy die door de straten flaneerde en omging met vooraanstaande kunstenaars en intellectuelen. Tot zijn vriendenkring behoorde ook Charles Baudelaire, die Stevens bewonderde en hem hulde bracht in 1869 in het gedicht ‘Les Bons Chiens’ uit zijn Petits poèmes en prose:
Je chante le chien crotté, le chien pauvre, le chien sans domicile, le chien flâneur, le chien saltimbanque, le chien dont l’instinct, comme celui du pauvre, du bohémien et de l’histrion, est merveilleusement aiguillonné par la nécessité, cette si bonne mère, cette vraie patronne des intelligences !
Je chante les chiens calamiteux, soit ceux qui errent, solitaires, dans les ravines sinueuses des immenses villes, soit ceux qui ont dit à l’homme abandonné, avec des yeux clignotants et spirituels : « Prends-moi avec toi, et de nos deux misères nous ferons peut-être une espèce de bonheur ! »



