Des sons et des couleurs

Par Christine Van Mulders
Le célèbre Trio à cordes Goeyvaerts fait partie des Artists in Residence du KMSKA. Le trio joue des compositions du XXe et XXIe siècle. Que représentent-ils et que comprend leur résidence ? Une conversation avec Kris Matthynssens, Pieter Stas et Fedra Coppens.
« Nous avons choisi le nom Goeyvaerts parce que nous avons une grande admiration pour le compositeur Karel Goeyvaerts (1923-1993), qui représentait de nombreux styles, tant dans son jeu que dans ses compositions. Nous jouons également presque toute la musique des périodes allant de Eugène-Auguste Ysaÿe, vers 1920, jusqu’à Anton Webern, Iannis Xenakis et Arvo Pärt. Nous ne nous limitons pas à certains styles musicaux, comme le New Complexity ou la technique dodécaphonique. Quelques exceptions nous ont cependant conduits vers des œuvres un peu plus anciennes, comme Verklärte Nacht (1899) d’Arnold Schönberg pour sextuor à cordes. »
Pourquoi un trio à cordes ?
« Nous trouvons le trio à cordes intéressant et spécifique, un genre en réalité sous-estimé, tant dans sa pratique que dans son répertoire. Il est assez rare que nous nous essayions à une autre formation. Nous avons choisi consciemment le trio à cordes et dès le départ, nous ne voulions pas entrer en concurrence avec les nombreux quatuors à cordes célèbres, ce qui nous a libérés d’un certain poids. Ce choix a également soutenu notre lien avec le répertoire plus récent. Le répertoire est en outre relativement limité. Beaucoup de compositeurs n’ont écrit qu’un seul trio, souvent à un moment charnière de leur carrière, ce qui le rend aussi passionnant. Le caractère plus expérimental de ces compositions, qui nous stimule en tant que trio, les rend également intéressantes du point de vue de la programmation. »
Vous donnez également des cours. Dans quelle mesure votre focus sur le trio à cordes a-t-il eu un impact sur votre enseignement musical ?
« De manière inconsciente, dans un contexte éducatif de musique de chambre, on accorde une attention particulière à l’équilibre de chaque individu au sein du groupe, un aspect important pour les trios. De plus, notre profil de trio à cordes influence naturellement le choix du répertoire et la mise en place de projets spécifiques. »
« Dans certains projets avec les conservatoires de Gand, Anvers, Bruxelles et Amsterdam, les étudiants ont été invités à composer de courtes œuvres pour trio autour d’un thème. Nous faisions partie de leur expérience éducative en interprétant immédiatement ces nouvelles partitions avec notre trio. Les projets Stippels et Pixels, Bach-Cage et Faustus, liés respectivement à la musique de Swinnen, Bach et Schönberg, ont été très enrichissants. Certains participants, comme Frederik Neyrinck, Daan Janssens et Annelies Van Parys, sont aujourd’hui des compositeurs à succès. »

Champ obscur - Günther Uecker, 1979, KMSKA
Vous avez constitué une discographie impressionnante. Quelle est votre top trois des enregistrements ou projets les plus importants ?
« Le Stabat Mater d’Arvo Pärt occupe certainement la première place. Nous avons reçu pour cela le prestigieux prix Edison. Un grand honneur, car nous sommes le seul ensemble de musique de chambre en Belgique à avoir obtenu cette reconnaissance. C’était un projet particulier, avec l’ajout de trois chanteurs, l’utilisation de la Just Intonation, le financement participatif… »
« Par ailleurs, il est difficile de choisir. Anton Webern et Arnold Schoenberg, Sofia Gubaidulina et Giya Kancheli, Nikolai Kondorf, Wolfgang von Schweinitz… Chaque enregistrement a sa propre histoire, une préparation et un focus spécifiques, un concept global différent. Selon notre approche consciente et notre questionnement – que voulons-nous apporter au marché déjà gigantesque ? – nous pouvons dire qu’avec chaque projet nous avons atteint quelque chose de nouveau. »
« Le projet de longue durée et la collaboration intensive avec Charles Wuorinen font également partie de nos projets phares. Tout a commencé avec son appréciation pour notre interprétation de Schoenberg. Il voulait dès lors écrire une nouvelle composition pour le Goeyvaerts Trio à cordes. Finalement, nous avons trouvé les moyens et le lieu pour cette création mondiale exceptionnelle : le Guggenheim Museum à New York. Un immense honneur. »
La collection du musée nous offre un environnement de travail et de jeu inestimable. La notion de couleur sonore y prend une dimension supplémentaire.
Quelle est votre approche principale dans la création musicale ?
« Nous voulons toujours aborder et relire une composition avec un regard neuf, en fonction du contexte dans lequel nous nous trouvons à ce moment précis de notre vie. Tout est en perpétuel mouvement. Deux interprétations ne sont jamais identiques. Nos personnalités, idées, centres d’intérêt et ressentis du moment se reflètent dans nos interprétations lors de la pratique musicale. L’avantage de la musique contemporaine est qu’elle n’est pas alourdie par des modèles préexistants. Le chemin vers de nouvelles méthodes d’étude et de jeu s’en trouve donc plus ouvert. »
Enfin, vous êtes Artists in Residence. Qu’est-ce que cela signifie pour vous ?
« L’essence réside dans le lien entre le son et l’image. Cette histoire a commencé pour nous dès 1998 avec notre collaboration avec Stef van Bellingen [curateur et directeur de la plateforme d’art contemporain WARP à Sint-Niklaas; CVM], dans le cadre d’une série en six volets intitulée Couleurs Sonores, portant sur l’art de la fin de la période romantique jusqu’à aujourd’hui. »
Cet article est paru précédemment dans ZAAL Z.




