Le coup de lance, de Rubens ?

PAR NICO VAN HOUT
Le coup de lance est un tableau célèbre de la collection du KMSKA. Des artistes tels que Sir Joshua Reynolds et Eugène Delacroix ont exprimé leur admiration pour cette œuvre. Depuis plusieurs siècles, elle est considérée comme un chef-d’œuvre de Rubens. Pourtant, les études préparatoires pour ce retable ne semblent pas être l’œuvre du maître.
Plusieurs sources anciennes attribuent néanmoins l’œuvre à Rubens. Un estampe du XVIIᵉ siècle de Schelte Adamsz. Bolswert, reproduisant le tableau, mentionne « P.P. Rubens Pinxit » : « Rubens l’a peint ». Dans sa biographie de Rubens, Gian Pietro Bellori louait en 1672 Le coup de lance comme une œuvre du maître.
À peine surpassable
En 1727, Antoon Sanders (en latin : Sanderus) visita l’église des Franciscains aujourd’hui en grande partie détruite à Anvers, où le tableau se trouvait dans le maître-autel. Sur le socle du portique, il lut une inscription en latin. En traduction, elle se lit ainsi : « En l’an 1620 après la Nativité, Nicolaas Rockox […] a élevé ce maître-autel, un ouvrage splendide en différents marbres. Le tableau qu’il contient montre avec un rare art le Christ crucifié entre les deux larrons. Rubens l’a peint d’une manière telle qu’il se surpassait à peine lui-même. » Sous le tableau lui-même, il lut : « Le bourgmestre Rockox a érigé cet autel pour le Christ. Le tableau a été réalisé de la main de Rubens. Qu’on considère le savoir-faire de l’artiste ou le cœur du donateur, rien ne pouvait être offert avec un esprit plus noble. »

Le Christ en croix avec sainte Marie-Madeleine - Anthony van Dyck, The Courtauld

Le coup de lance - Attribué ici à Anthony van Dyck, Victoria and Albert Museum
Passons à Van Dyck
Et pourtant. Dès le XIXᵉ siècle, des experts contestaient l’attribution à Rubens. Dans Les maîtres d’autrefois de 1876, Eugène Fromentin décrivait Le coup de lance comme une œuvre incohérente. Selon lui, elle se compose de fragments distincts, chacun portant néanmoins l’idée des plus belles réalisations de Rubens. Max Rooses (1888), Rudolf Oldenbourg (1922) et Gustav Glück (1931) attribuèrent le tableau à Anthony van Dyck. Ainsi s’est créée parmi les historiens de l’art une profonde controverse entre « believers » et « non-believers ». Fait avéré : certaines études préparatoires pour le retable portent le sceau du jeune collaborateur de Rubens, comme les rapides esquisses pour Le coup de lance (Museum Boijmans van Beuningen, Rotterdam) et une étude à la plume de la figure du Christ et de Marie-Madeleine suppliant (Courtauld Institute, Londres). Cette deuxième étude a été découverte au verso d’une feuille sur laquelle Van Dyck avait dessiné quelques arbres. Encore plus significatif, l’esquisse monochrome à l’huile de la composition entière (Victoria and Albert Museum, Londres) diffère fortement des esquisses à l’huile de Rubens. Les fins traits nerveux de ce modello ressemblent davantage aux touches sommaires et presque tremblantes que l’on retrouve dans les esquisses à l’huile ultérieures de Van Dyck, comme celle préparatoire pour Extase de saint Augustin au KMSKA (inv. n° 5145).

Extase de saint Augustin - Anthony van Dyck, KMSKA
Employeur de Rubens
Dans le cadre du projet, Rubens a réalisé une étude de personnage d’un homme avec une échelle, non inclus dans le tableau (Vienne, Albertina), mais cela ne change rien au rôle fondamental joué par son collaborateur. De tout cela, nous concluons que Van Dyck est responsable de la conception de Le coup de lance. Une étude approfondie du grand panneau en 2011 a permis de constater que le retable, outre certaines parties moins abouties, comporte également des moments sublimes, comme le visage de Marie-Madeleine ou les deux spectateurs à l’arrière-plan.
Le jeune Anthony van Dyck a peint Le coup de lance pour son employeur, l’atelier de Rubens. La vérité n’est donc pas toujours gravée dans la pierre. Dorénavant, le retable sera attribué au bras droit de Rubens au KMSKA !

Le Christ en croix, 'Le coup de lance' - Anthony van Dyck, KMSKA



